Ce jour là, chacun des pas de Fred était plus lourd que le précédent. Toutes les lumières de sa vie s’étaient éteintes et ne lui proposaient à présent que l’écran noir posé par tout le désespoir, devenu pour l’heure, son seul compagnon. Il n’avait pas grande distance à parcourir, peut-être quatre cents ou cinq cents mètres tout au plus à faire à pieds, de chez lui, jusqu’à ce restaurant si populaire. Pourtant, son avancée lui était plus que pénible.
Dans un passé pas si lointain, il avait avalé dix fois cette distance en seulement quelques minutes. Mais, ce jour là, tout était différent. Comme tout juste coulé, le bitume du trottoir semblait vouloir absorber ses pieds et alourdir ses pas. Ses chaussures semblaient vouloir s’ancrer définitivement pour ne plus participer à cet itinéraire et le lâcher, elles aussi. Il y avait plus dur. Le comble de ce trajet extraordinaire résidait dans la lourdeur grandissante que son estomac affichait. A chaque pas et sans qu’il ait mangé quoi que ce soit, ce dernier se nouait un peu plus encore. Toutes les parties de son corps affichaient, chacune à leur manière, le témoin d’un signal de détresse. L’homme, l’être humain qui marchait n’était plus que l’ombre de lui-même et n’avait que pour seul allié, la noirceur d’une vie brisée et d’une dignité meurtrie. Des milliers de questions se bousculaient et son esprit tout entier était exclusivement accaparé par une poignée de mots qui formait un cortège de plus en plus lourd à porter, échec, honte et marginalisation. Si les lumières de la ville avaient éclairé de toute leur blancheur les années passées, elles s’étaient subitement éteintes pour le plonger dans un noir qui lui semblait, pour l’heure, définitif. Jamais il n’avait envisagé se retrouver dans pareille situation. Jamais, un seul instant, il n’avait imaginé tomber dans une telle précarité.
Pourtant, comme un funambule, il avait avancé dans la vie, sans l’aide de qui que ce soit et surtout sans prendre conscience qu’il avait fait tout son trajet sans le moindre filet. C’est maintenant, acculé qu’il prenait la réelle dimension de la fragilité d’une existence dans une société qui ne fait pas de cadeau. La sensation de faim accaparait beaucoup moins son esprit que le sentiment de honte littéralement avachi sur ses épaules comme pour les faire flancher vers le sol. Il progressait donc péniblement, la tête basse vers ce restaurant et savait déjà qu’une fois planté devant sa porte, il devrait prendre à deux mains, ce qui lui resterait de courage, faire semblant d’oublier la honte qui le submergeait et sa dignité perdue pour, coûte que coûte, appuyer sur la poignée de la porte et rentrer dans ce restaurant pas comme les autres.
Le déshonneur dont il se sentait le malheureux porteur devait à présent laisser sa place à l’essentiel, subvenir à ses besoins primaires et retourner chez lui avec une solution immédiate et salutaire pour toute sa famille. Enfin devant la porte, il respira un grand coup très fort comme pour refouler l’inévitable. Ses yeux recrachèrent avec intensité tout son désespoir. Ses émotions gagnèrent un instant la bataille sur lui-même. L’homme se noya dans une crise de larmes. Un torrent d’eau salée déversa sur ses joues brulantes toute l’amertume de sa détresse. Une minute s’écoula avant qu’il ouvre la porte...
A peine entré dans les lieux, une femme très âgée l’invita en quelques mots à la suivre. Il leva doucement sa tête lourde de honte et malgré sa vision un peu trouble pu lire les quelques mots du poster géant apposé sur le mur : «On compte sur vous ! » Le sourire de Coluche et la main tendue de son hôtesse lui apportèrent presque immédiatement la certitude qu’il allait revenir chez lui avec de quoi manger. pour toute sa famille Après une bonne heure, il en ressorti les bras chargés, l’estomac plus léger. et le coeur apaisé par toute la chaleur reçue.
Stéphane Théri