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Il était une fois, dans un tout petit village perdu au fin fond de la campagne, un petit groupe d’amis, tous voisins. Ils étaient trois et ne pesaient à eux seuls que 18 printemps, l'âge de la Lune dans le vieux jeu de cartes de Grand-Mère Tarot. D'ailleurs, la lune ment toujours, grand-mère leur avait dit. Mais, revenons à notre histoire. Les grands répétaient souvent cette même et colossale bêtise, « C'est l'arbre qui cache la forêt ». Ils étaient assez grands et suffisamment déterminés pour s'en aller quérir la preuve que tout ceci était stupide et ramener de fait tout le monde à la raison.
Comment, en effet, un arbre à lui seul, cacherait-il une forêt tout entière ?
Biscuits, lampes de poche, couteaux, cartes, ils étaient prêts pour l'aventure. Bien qu'on les ait souvent mis en garde de l'immensité de la forêt, ils ne se perdraient pas et reviendraient tous les trois triomphants, avec la vérité. Le village tout entier reconnaîtrait alors leur mérite et leurs noms seraient inscrits sur le tableau d'honneur. C'était donc décidé, ils partiraient tous les trois, à la tombée de la nuit, dès que la lune formerait dans le ciel un ballon assez rond pour produire la lumière qui les mènerait sans trop de difficultés jusqu'à la forêt...
Quelques heures plus tard et après un très long conciliabule tenu loin des oreilles parentales, nos jeunes héros, éclairés par la Lune, bravaient leur peur et tout de même pas trop rassurés, longeaient le grand chemin menant à la forêt des oubliés. C’est comme ça que les grandes personnes la nommaient. Les rayons lumineux de leurs torches arrosaient avec nervosité le moindre craquement ou petit bruit insolites présentés à leurs oreilles comme un danger potentiel. Très vite, ils se retrouvèrent devant la barrière fermant l’accès au sentier forestier à tous les véhicules motorisés. Passer cette barrière, c’était accepter un peu plus de maitriser sa peur.
Devant eux se dressait un mur noir aux abords duquel tout n’était qu’ombres et bruits sourds.
- Un mystère ne se dévoile jamais le jour ! Dit l'un d'entre eux aux deux autres, pour apaiser sa peur. A peine sa tirade terminée que les trois lampes orchestrèrent de concert un ballet d'ombres sur le premier visage pas vraiment endormi que leur offrait la forêt.
- Hep, vous là-bas, ce n'est pas un peu fini ce carnaval, il y a des gens qui dorment !
Pauvre hibou, lui qui n'aimait pas trop la lumière se retrouvait brutalement plus exposé que la plus grande des cantatrices se donnant à son public, un soir exceptionnel à l'opéra. Après quelques minutes de négociation, le pauvre hibou, les yeux encore meurtris, contemplait du haut de sa branche et apaisé, nos trois garnements suivre la route qu'il leur avait indiquée. Zuli le plus costaud marchait devant tandis que les deux autres, crispés, marchaient derrière, main dans la main. Chaque arbre rencontré dévoilait une vie, un mouvement mais, nos trois héros cherchaient un arbre pas comme les autres et ne prêtaient pas trop d'attention à toutes leurs rencontres et ne voulait surtout pas s’attarder.
Après presque trente minutes de marche, nos trois garnements commençaient à ressentir la fatigue. Ils avaient bien vu, un chat sauvage, des musaraignes, un hibou, des papillons, une famille de hérisson, un drôle et tout petit serpent tout gluant (une salamandre), un raton laveur. Fox, le renard leur avait paru bien rusé, mais, aucun des arbres rencontrés n'était assez gros pour cacher la forêt tout entière. Pourtant, pour en être certain et revenir annoncer la nouvelle à tout leur village. Chacun d’eux devait puiser encore un peu dans le résidu de courage qui lui restait ou faire en sorte que les deux autres ne voient pas, ne devine pas qu’il était mort de trouille. Le plus inquiétant, c’était de savoir que la distance à parcourir, pour achever le tour entier de la forêt, était loin d’avoir été bouclée.
- J'arrête ! S'écria brusquement Laorée, je n'en peux plus. J'ai froid. J'ai faim, et je ne m'amuse plus. Pour tout dire, je crois que tout cela n'a aucun sens. Nous le savions avant de partir, aucun arbre n'est assez grand pour cacher...Haaaa !
Assise sur un vieux tronc d'arbre, elle fût soudainement interrompue dans sa grosse colère et soulevée par celui-ci.
- Hé là, je veux bien encore servir de divan à Mademoiselle mais, s'il vous plaît, cessez de tirailler mes bois, vous me faites mal à la tête... Et puis d'ailleurs, qu'est ce qu'une si jeune fille fait ici à une heure pareille ?
Laorée lâcha immédiatement les bois du cerf qui, dressé devant eux, posait un regard amusé sur ces trois visiteurs équipés de lucioles bien étranges et plus rutilantes que toutes celles qu'il avait pu jusqu’alors rencontrer durant sa longue vie. Après les avoir écouté, il leur expliqua qu'il leur fallait à présent réunir toutes les pièces de ce fameux puzzle pour comprendre avec sagesse que les vieux du village avaient raison. Chaque vie, chaque mouvement formait un détail qui assemblé aux autres leur donnerait une vision globale de la forêt et de tous ses habitants. Il ajouta avec beaucoup de sagesse et d’autorité :
« Jeunes gens, il vous faut à présent, rentrer chez vous et vous mettre au lit. Il est déjà bien tard. Demain, vous pourrez de nouveau vous réunir et faire le point sur tout ce que vous avez découvert ou rencontré ici. La réponse à votre quête se trouve là. Chaque arbre, chaque végétal, chaque être vivant, aussi petit soit-il, participe à la vie de cette forêt. Retenez aussi que beaucoup de mes voisins ne sortent que la nuit pour avoir la paix et pouvoir manger en toute sécurité. Nous formons un cercle de vie comme vous et les habitants de votre village. Ici, nous vivons cachés et chaque arbre ne représente qu’une partie infime de notre habitat comme chaque maison, une partie de votre village. Allez ! Filez et rentrez vite ! Vos parents doivent s’inquiéter.»
Nos trois garnements écoutèrent avec sagesse les révélations du vieux cerf et son conseil. Sa tirade terminée, ils engagèrent leur retour vers le village. Leurs torches balayèrent de nouveau la nuit au gré de nouveaux bruits ou de cris nocturnes encore jamais entendus. Toutefois, les frayeurs occasionnées par ceux-ci étaient moins nombreuses et surtout moins grandes. La lune les avait attendu et distribuait sa lumière avec encore beaucoup de générosité. Un peu plus tard dans la nuit, Ils se couchèrent avec le souvenir d’une nuit riche de milles découvertes et la certitude que le cerf leur avait expliqué avec beaucoup de sagesse ce que leurs parents ne garderaient plus secret. Ils savaient à présent pourquoi un arbre pouvait cacher une forêt tout entière. C’est par leur aventure et leur courage qu’ils ont compris qu’eux aussi, ils pouvaient seuls, apprendre de la vie avec une certitude, ils avaient rencontré les preuves vivantes de la source de leur nouveau savoir. Tous connaissaient un peu mieux la forêt et tout ce qui pouvait se trouver derrière chacun de ses arbres.
Stéphane Théri